Hubbub : sortie du disque "Whobub" (2CD)

Frédéric Blondy - Bertrand Denzler - Jean-Luc Guionnet - Jean-Sébastien Mariage - Edward Perraud

Sortie du dernier disque d’Hubbub : "Whobub" (2CD) chez Matchless Recording.
Également disponible chez Metamkine.

CD 1 enregistré en concert au Festival Muzzix, La Malterie, Lille, le 23 Avril 2010.
CD 2 enregistré au Carré Bleu (ass. Jazz à Poitiers), Poitiers, le 12 Février 2010.
Durée totale : 86 minutes

Extrait :



Chroniques :
Whobub est le troisième album du quintet français Hubbub, quintet qui regroupe quelques uns des plus grands virtuoses de la scène hexagonale, et qui est pour la deuxième fois consécutive publié par le label anglais d’Eddie Prevost, Matchless. Double CD donc, qui regroupe environ 1h30 d’improvisations live enregistrées l’année dernière à quelques mois d’intervalle. Rien d’étonnant à ce qu’un membre d’AMM publie ces enregistrements d’ailleurs, étant donnée l’absence totale et radicale de hiérarchie dans cette formation : chaque musicien a bien une fonction à l’intérieur de la structure, mais chacun sait surtout s’intégrer complètement et se fondre, presque jusqu’à la dépersonnalisation, dans un son global, mais surtout, créatif et aventureux. Une musique holiste où chaque partie (sonore, individuelle, créative) est asservie au tout, à la musique, au son, à la création. Impossible dès lors de parler de free jazz, même si la plupart des musiciens présents dans ce disque participe activement à cette scène, car Hubbub ne libère pas le jazz, mais l’abolit en prenant l’exact contrepied de cette musique : la fin des solistes et de la hiérarchie (fonctionnaliste : soliste/harmonique/rythmique et musicale : écriture verticale) signe la fin du jazz et l’avènement d’une musique neuve et fraîche débarrassée de nombreuses contraintes.

90 minutes d’explorations soniques divisées en 3 pièces qui s’attachent toutes à déployer les interférences, comme on peut le voir dès la première piste. Sur ces 45 minutes, il n’est pas question de silence, le son est constant et omniprésent, chaque musicien intervient presque toujours. Aux premiers abords, le son est pesant tellement il est monolithique, mais dès que l’on se laisse prendre au jeu, le voyage devient intense, rassurant et poétique. Étonnamment, si le son est monolithique, il n’en est pas moins constitué de nombreuses strates qui agissent selon des dynamiques complètement différentes, mais qui se rejoignent constamment sans perdre de leur autonomie, ce qui permet de faire vivre cette musique, et ce qui nous donne cette sensation de respiration apaisée et de mouvement assuré et organique. Au milieu de la pièce, la tension devient débordante, exacerbée et finit par retomber dans des limbes sonores faites de drones, de nappes, de percussions, et des phrasés surgissent, les strates ne sont plus de longues nappes qui se fondent mais des interventions qui se confrontent. Dès lors, l’attention portée sur les interférences entre les différents univers sonores devient vraiment proéminente, et surtout, réussie. Car en tant qu’auditeur, nous sommes toujours en attente, en attente d’une réponse, et on n’a plus d’autre choix que de suivre la trajectoire musicale d’Hubbub et de se laisser entraîner dans ce magnifique voyage, tant l’attente serait insoutenable si nous n’avions pas accès aux propositions musicales des instrumentistes. Hubbub pose la question de savoir ce qui peut surgir de la confrontation d’une mélodie au piano, d’une longue note au ténor, de multiphoniques à l’alto, de très légers sons percussifs et de notes indéterminées frottées à la guitare, le tout toujours fondu dans un timbre cohérent et unifié, dans un son monolithique sans être nécessairement fort, mais toujours puissant de par son unité. Il y a encore de nombreuses formes d’interventions, toujours acoustiques, selon des techniques souvent étendues, mais je ne crois pas que le timbre soit l’intérêt principal de cet enregistrement, car même s’il est original et intense, le plus intéressant réside plutôt dans l’exploration des interférences entre les différents univers sonores, exploration qui nous amène dans des contrées vraiment inattendues, fortes, belles et intenses.

Durant ces trois pièces, on peut ressentir les mêmes étranges sensations qui nous assaillent devant un tableau de Kandinsky : Whobub anime des couches sonores en les interpénétrant et les superposant, la vie prend forme dans la rencontre et la confrontation entre différents éléments, comme elle prend forme, chez Kandinsky qui n’est pas sans s’inspirer des formes musicales, dans la superposition des formes géométriques et des couches de couleurs pures. Et si ces éléments pouvaient être rugueux et tendus pendant la première pièce, le deuxième set propose une musique beaucoup plus lisse et détendue. L’exploration se fait plus apaisante car elle est accompagné d’éléments connus, donc rassurants, tel ce riff de guitare, consonant et pulsé, et ces répétitions régulières, presque incantatoires, d’une note au piano, les attaques des vents sont souples et légères, jamais agressives, tout devient plus léger. Au fur et à mesure, l’espace tend même à se détendre et à s’aérer, et le terrain créé devient alors apaisant, on se laisse porter et bercer par des flots soniques, maternels et océaniques ; apaisants, relaxants et oniriques donc. La simplicité ne cache pas la richesse des textures et la transparence des structures, on sait où on est et où on va, Whobub a aussi quelque chose de rassurant dans son exploration de territoires vierges. Et à l’intérieur de ce territoire, chacun trouve sa place, et laisse de l’espace à l’autre : une musique égalitaire et communautaire à l’image des idéaux d’AMM. Un espace où se développe des potentialités interstitielles infinies et surtout magnifique. Chaque interférence déploie un univers nouveau, souvent mélancolique, parfois pesant, mais toujours vivant et organique, un espace proche des abysses musicaux. Un espace profond, inexploré et qui peut paraître hostile étant donné l’attention et la disponibilité qu’il requiert, cependant ces abysses sont prêts à révéler des incongruités et à déployer des phénomènes paranormaux totalement inouïs et toujours surprenant. Trois sets qui sont bien loin d’être dans l’urgence des réactions et des réponses spontanés, qui sont plutôt dans la contemplation, l’étonnement et l’attention de qui se peut se passer, se passe et ne se passe pas, lorsque différents éléments, de quelque nature qu’ils soient, se rencontrent. Et le quintet Hubbub sait toujours prendre le temps nécessaire au déploiement de la richesse de chaque interaction, lorsqu’elle en vaut la peine.

Whobub réunit donc trois splendides pièces qui forment une musique nouvelle aux potentialités extrêmement riches. Un territoire abyssal radicalement riche et excitant où se déploie une musique égalitaire et sensible, un monde où les oppositions entre écriture et improvisation, entre soliste et accompagnement, n’ont plus de sens et sont abolies, intégrées et dépassées. Une musique minimaliste, concentrée, complexe, sensible, profonde, neuve et belle qui touche profondément l’auditeur au-delà de toute raison, qui atteint notre être au-delà de notre humanité : une musique vivante et cosmique. Whobub est un chef d’œuvre, à écouter absolument !
Improv Sphere Juin 2011

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Imagine the opening fanfare of Strauss’s Thus Spake Zarathustra slowed down so it takes a year to play. A similar feeling of weightless anticipation can be found in the longform improvisations generated by this Franco-Swiss quintet. Using the quotidian line-up piano, saxophones, guitar and drums they build a tectonically slow electroacoustic billow of low drones, fragile harmonics, and ringing metallic scrapes, that feels like it’s constantly on the verge of doing something decisive. In this state of heightened suspense, a small, nakedly acoustic sound such as a single piano note or the sigh of a gently struck cymbal becomes a preternaturally significant event, like a quiet tap at the window terrifying a nervy Edgar Allan Poe character. The subtle addition of gently melodious gongs on the second CD imparts a ritual solemnity that suggests Taj Mahal Travelers sheltering from the rain in Theater Of Eternal Music.
"WIRE" n° 328 - Juin 2011 - Daniel Spicer

Lien : Le site d’Hubbub

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