• X_Brane : nouvelle chronique

    Le souffle de Bertrand Gauguet, le feu couvant sous les cordes électriques de Jean-Sébastien Mariage, la terre où s’ancrent les percussions de Mathias Pontevia, soit trois éléments fondamentaux d’un son émergeant comme une source vive, un quatrième composant liquide.
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X_Brane

Bertrand Gauguet : saxophones alto et soprano
Jean-Sébastien Mariage : guitare électrique
Mathias Pontevia : batterie horizontale

Chroniques

Cette excellente sortie du très chic label bordelais Amor Fati montre bien à quel point les trois improvisateurs en cause se sont émancipés de leur turbulent flirt avec le réductionnisme du tournant du siècle. D’un côté, le travail du guitariste Jean-Sébastien Mariage est ici plus pointu et risqué que les délicates textures qu’il développe dans le quintet Hubbub ; et de l’autre, la « batterie horizontale » de Mathias Pontevia rappelle Lê Quan Ninh, et le saxophoniste Bertrand Gauguet a étendu son répertoire de grincements, de halètements, de fluctuations et de balbutiements, de sorte qu’il révèle un son auquel son premier enregistrement solo de 2005, « Etwa », n’avait même jamais fait allusion. La pièce centrale, « Tsuri », 34 minutes, combine ses abrupts multiphoniques avec les fulgurances et les craquements de la guitare de Mariage et les imposantes frictions de Pontevia, avec un sens des formes longues dont AMM serait fière. Le battement de cœur parait lent, mais l’animal est dangereux.
Dan Warburton, The Wire, Mai 2011


Le souffle de Bertrand Gauguet, le feu couvant sous les cordes électriques de Jean-Sébastien Mariage, la terre où s’ancrent les percussions de Mathias Pontevia, soit trois éléments fondamentaux d’un son émergeant comme une source vive, un quatrième composant liquide. Dans ce nouvel idiome que l’on nomme improvisation non idiomatique, X_ Brane se situe au-delà de la seule interaction, dans l’évidence d’un rapport immédiat dépourvu de pensée antérieure pour mieux surgir à l’état de nature. Il y a déjà l’organisation parfaitement inédite des sonorités en jeu, l’électricité comme un souffle continu qui s’arc-boute indéfiniment contre le silence, le cuivre enveloppant la rondeur d’un chant étouffé qui s’épanouit soudain au contact d’une peau frottée, d’un cercle d’acier. Il y a la flambée subite du métal heurtant le métal et s’y fondant aussitôt en une forme imprévisible aux perpétuelles déclinaisons. Il y a le chuintement au-dessus du grincement et l’étrange harmonique naissant de leur proximité, la force attentive des cymbales aux aguets, l’interstice infime où se glisse la matière, comme comprimée en son milieu avant d’éclore de l’autre côté, vers un inconnu d’autant plus excitant qu’il fraye avec le vide. Mais très vite il se manifestera sous la forme précise d’une corde étouffée puis abandonnée à sa seule vibration. Il y a le paysage qui se dessine peu à peu, amas de structures métalliques où siffle un vent brûlant, ferrailles déchiquetées pointant vers le ciel, troupes au loin qui se déciment et se reconstruisent à l’appel des tambours puis se mettent en marche vers un futur trop proche, empreint de violence. Et le silence qui suit n’est qu’une exhalaison muette que le frottement lancinant d’un ongle sur une tige filetée parvient à peine à troubler. L’immédiat d’X_ Brane n’est pas de tout repos et la belle unité de leur démarche ne met finalement en œuvre que les prémices d’une tragédie dont nous subirons bientôt les retombées apocalyptiques. La faute aux éléments invoqués, bien sûr ! A l’air qui attise le feu et fissure la terre… Pourtant l’espoir résiste, indéracinable, dans cette fluidité de l’âme qui fait marcher ensemble les trois hommes. Et nous les écoutons, horrifiés mais fascinés, prêts à croire n’importe quoi pourvu qu’ils ne s’arrêtent pas de fourbir ces armes sonores dont nous savons déjà qu’elles nous ont réduites à leur merci, mais dont nous craignons tant qu’elles ne se taisent. Alors, tandis que s’éteignent les derniers échanges de métal chiffonné, d’harmoniques disjointes dans l’atmosphère glacée, nous attendons déjà le moment où, pour la deuxième fois consécutive, nous pourrons pencher un peu vers l’angle plutôt que de suivre la ligne droite et sans danger de notre vie toute tracée. Subversif, X_ Brane ? A tout le moins capable du plus intime divertissement !
Joël Pagier © Improjazz


Il arrive que tout tienne dans le nom : l’esthétique, le propos, l’ambition. C’est le cas d’X_Brane, trio formé par Bertrand Gauguet aux saxophones alto et soprano, Jean-Sébastien Mariage à la guitare électrique et Mathias Pontevia à la batterie horizontale. Sous ses consonances de science-fiction, l’appellation indique qu’on a affaire à une musique aux dimensions cachées. X_Brane renvoie à la théorie des cordes. Selon cette très sérieuse hypothèse scientifique, le monde ne se limiterait pas aux trois dimensions spatiales que nous percevons. Il en serait doté d’un nombre supérieur. Ces dimensions seraient cependant indécelables, car enroulées sur elles-mêmes et situées à des échelles des milliards de fois plus petites que l’atome.
Dans cette théorie, les branes sont des objets composés de plusieurs dimensions dont la variable x indique le nombre. Enfin, il faut envisager ici les briques fondamentales de matière constituant l’univers comme des cordelettes vibrantes, d’où le nom de la théorie.
La musique d’X_Brane est donc à appréhender sous ce point de vue général, surtout si l’on se réfère au titre de l’album, Penche un peu vers l’angle, qui sonne comme une invitation à changer la position de notre viseur auditif. Il faut tendre l’oreille. Apparaissent alors ces fameuses dimensions cachées, se révèlent des reliefs dissimulés, des paysages ondulants. Cette musique est mue par une énergie noire, c’est-à-dire une force de prime abord invisible, mais bel et bien à l’œuvre. Avec ses souffles granuleux de saxophone, ses cymbales jouées à l’archet et ses peaux de tambour frottées, ses notes de guitares électriques égrenées avec une science aiguë de la retenue, le trio déploie une musique de l’espace, du micro-événement, de l’évolution lente, de la texture.
Certes, l’univers d’X_Brane n’est pas totalement inouï. Il est l’héritier du minimalisme et de l’improvisation européenne. Il s’inscrit aussi dans la famille réductionniste désormais en expansion. Son originalité est, là encore, à chercher du côté de la théorie des cordes, dont l’une des grandes ambitions est de parvenir à unifier la relativité générale et la physique quantique. De même que les scientifiques cherchent à établir un lien entre les lois qui régissent les forces de l’univers et les propriétés spécifiques des particules élémentaires, les musiciens d’X_Brane jouent une musique qui élabore un continuum entre différents courants historiques. Dans ce Penche un peu vers l’angle s’entendent ainsi des mouvements à la manière des compositions romantiques du XIXe, des réminiscences atonales des musiques contemporaines, des répétitions à la mode minimaliste, des éclairs électriques rock, des lambeaux de jazz, des pulsations tribales. Dans leur quête, Gauguet, Mariage et Pontevia produisent un art de l’imbrication et de la dérive des matières d’où surgissent d’étonnantes lumières. Une musique de nouvelle et grande dimension, en effet.
http://www.citizenjazz.com/X_Brane.html


Le CD en question est la toute nouvelle sortie de X_BRANE, trio français formé de Bertrand Gauguet (saxophones alto et soprano), Jean-Sébastien Mariage, (guitare électrique), et Mathias Pontevia (batterie horizontale apparemment, quoique je dirais plutôt percussion essentiellement).
Je n’ai aucune idée d’où vient le groupe nommé X_BRANE, mais cette sortie, sur l’excellent label Amor Fati, est intitulé « Penche un peu vers l’angle », et contient beaucoup de musique, en totalisant avec trois pistes plus de soixante-dix minutes d’improvisation. Les enregistrements ont été faits en studio ou quelque chose de ce genre, plutôt qu’en public, ce qui induit une grande qualité sonore. Ce qui pour moi est difficile est d’essayer de décrire cette musique de façon simple ou détachée. C’est, de façon immédiate, à la fois totalement familier et pourtant impossible à définir en quelques mots, ce qui doit être une bonne chose.
Au fond, on a ici de l’improvisation instrumentale, trois pièces de musique jouées spontanément avec des outils relativement traditionnels. Cependant, essayer de définir exactement celles-ci depuis n’importe quel secteur du spectre des musiques improvisées est complètement impossible. C’est bien loin d’être extrêmement animé, avec une allure lente et constante tout du long, mais cela tombe aussi, quoique très rarement, jusqu’au silence complet, et quand ça veut, ça peut aussi pousser fort le niveau de tension. Des trois musiciens, le seul qui ne joue jamais de son instrument de quelque façon traditionnelle que ce soit est Mariage, dont le jeu m’a beaucoup impressionné quand j’ai vu Hubbub récemment à Londres. Son jeu de guitare est extrêmement contrôlé, centré surtout autour de sons tenus, beaucoup d’entre eux mélodiques, et souvent résultats du travail à l’eBow ou à l’archet. Ce qu’il amène semble très simple, mais est en fait très soigneusement et délicatement décidé et placé autour des sons plus traditionnels et familiers des souffles du saxophone de Gauguet, des métaux vibrants et des développements d’attaques des percussions de Pontevia.
Richard Pinnell
http://www.thewatchfulear.com/?s=+X...


Recherche sonore, rigueur et invention. Un jeu de placements qui s’invente au fur et à mesure. Les questions partent en fumée devant l’évidence. Cette musique laisse toute la place à son auditeur pour se poser doucement et calmement. Son naturel ne perd rien à une certaine mesure cérémonielle. Ce qu’on pourrait appeler la ligne de chaque instrument possède sa logique inséparable des interactions, l’un s’invente avec l’autre. Lorsqu’on rencontre ce type d’enregistrement on a toujours le sentiment de redécouvrir l’improvisation. Une consistance sans dureté, pas de réactions, que des actions, des désirs se croisant. Un son commencé par l’un est amené à son terme par l’autre. Comme une balance intime pesant le poids de chaque son et lui donnant son répondant, une justesse illimitée. Pas de drame, pas d’immobilité, quelque chose qui tire du temps sa substance. Il y a ici non seulement la fusion des instruments, à quoi ces musiciens nous ont accoutumés, mais la fusion même des touchers, plus caractéristique des recherches d’orchestration de la musique écrite.
Un compositeur trouverait certainement à redire à quelques tournures (la remarque ne me vient que parce que nous sommes tout près d’une réussite totale), mais cette musique est si parfaitement jouée que je préfère sa haute perfection heureuse à un texte presque nécessairement écorné par le jeu, attendant un hypothétique génie pour trouver une forme qui nous est donnée ici, native et éblouissante.
Noël TACHET


On ne sait véritablement ce qui « Penche un peu vers l’angle » de l’association de Bertrand Gauguet (saxophones alto et soprano), Jean-Sébastien Mariage (guitare électrique) et Mathias Pontevia (« batterie horizontale »), ou des trois pièces qu’elle improvise. Ainsi, on pourrait d’abord imaginer ou l’une ou les autres coincée(s) en bout de course dans l’angle suspromis, et diminuée(s) d’autant.
Or, il était nécessaire de prendre en compte la nature de cet angle là : rentrant. Ainsi, il libère voire refoule tout élément qui l’approche : souffles sectionnés et râles au moyen desquels Gauguet compose des chants appréciables, flirts avec harmoniques ou menues mécaniques pensés par Mariage, appels sur tom basse ou cymbale sifflante de Pontevia. A l’horizon, des lignes approchantes et puis voisines dont la transformation suffit au tableau. Soumis aux perturbations qu’il a lui-même invoquées, le trio décide d’une traversée du miroir le temps d’une belle et grave conclusion. Ainsi, il a suffi à Gauguet, Mariage et Pontevia, de se pencher ensemble pour ramasser Tazuki, Tsuri et Hishi, arrangés ensuite avec pertinence.
Guillaume Belhomme, Le son du grisli


Ce disque me fait remonter la question que l’on entend souvent du “être ensemble". Elle est venue par le biais d’une phrase que j’avais tout d’abord écrit en introduction de I’article "Trois artisans sur leurs établis..." avec une auto-censure qui est venue aussi vite, on va croire que je trouve qu’ils ne jouent pas ensemble.
Et tout de suite l’étonnement de cette auto-censure. C’est pourtant vrai que j’entends trois artisans qui peaufinent des sons. Et pourtant loin de moi l’idée qu’ils ne peaufinent pas ensemble.
Avant toute chose, dire que les sons que l’on entend ici sont très intéressants. Un traitement des sons et un positionnement dans l’espace qui garde aussi chacun bien distinct. Chacun mène bien son histoire. Des moments assez longs, construits, d’autres très brefs. Une petite chose posée là. Comme ça. Et des fois un qui construit et l’autre qui pose. Une proposition qui passe dont personne ne se saisit et une autre qui fait tout basculer.
Donc vous voyez bien qu’ils sont ensemble. J’aime bien ces ambiances ou "l’ensemble" reste une addition. Ici une addition de trois propositions qui, loin d’être autistes, savent rester suffisamment autonomes pour se laisser ou non infléchir. Exister pour ce qu’elles sont.
Mais permettez-moi de revenir à cette question de l’ensemble. Elle ne fait référence à aucun vécu particulier mais aux réflexions que l’on entend souvent des néophytes ou des gens complètement extérieurs à ces pratiques sonores ou dansées ou autres.
Elles m’ont toujours étonné. Je comprends que I’on n’aime pas ou que I’on préfère faire autre chose. Mais pourquoi cette ritournelle du "mais chacun fait n’importe quoi dans son coin" ? Qu’est-ce qui fait que c’est souvent les premier mots des gens quand ils croisent ces pratiques ?
A-t-on besoin d’être rassurés au point de ne pas supporter I’indépendance ?Faut-il trop de temps, d’abandon, pour se lancer dans une écoute ou un regard suffisant et entrer dans la proposition ? La longue dictature de I’harmonie des notes empêche l’émergence intérieure de I’harmonie des sons ?
Benoît CANCOIN, Revue & Corrigée


Un titre de CD énigmatique.
Une pochette au design sobre.
Des idéogrammes probablement japonais et des titres de morceaux qui semblent relever de cet orient extrême : Tazuki, Tsuri, Hishi.
De ce lointain, l’étrangeté en atteste l’influence, ainsi que certains gongs (rares), la subtilité des sons, une musique comme suspendue au-dessus du sol, la qualité quasi minérale des paysages mentaux ...
Trois musiciens (seulement) suffisent à créer cette musique dense et riche. On pense parfois reconnaître l’origine des sons, mais une plus grande innocence d’écoute se révèle plus propice aux résonances émotionnelles.
Ce n’est pas du jazz. On pourrait se croire dans l’univers des musiques acousmatiques, sauf que rien n’est écrit, que la multiplicité et l’agencement des granulations, des tissages sonores sont le fait des interactions de l’instant entre Bertrand Gauguet (as & ss), Jean-Sébastien Mariage (eg) et Mathias Pontévia (batterie horizontale), trois jazzmen.
Revenons sur l’instant. Il ne suffit pas à rendre compte de la trajectoire musicale. Ces trois pièces, en effet, sont longues (18:15, 33:51, 17:44) et cette durée n’est pas soumise aux cahots du moment. C’est comme une projection commune aux trois musiciens qui donne sa cohérence à chacune des trois pièces.
C’est toute l’incroyable aventure des musiques improvisées que de faire musique sans les recettes habituelles, loin des pulsations régulières, des timbres immédiatement repérables, des notes plus ou moins pures, des segments mélodiques, des "grilles".
Créer des émotions neuves, comme si nous assistions à l’émergence d’un monde, cela avec une lutherie le plus souvent classique. Une musique subtile, toute tendue vers l’aiguisement continu de notre sensibilité.
Guy Sitruc, Jazz à Paris




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